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2017-09-16T17:09:11+02:00

Nuit chaude

Publié par Tilancia
écrit le 16/06/17

          Jack était fatigué. Il errait là, seul comme une âme en peine au milieu des glaciers. Voilà bien longtemps maintenant que Rose l’avait abandonné. La nuit était toujours magnifiquement froide et… bien calme. Le bleu de ses lèvres sciait à merveille à son teint blanc. Il se fondait dans le bleu de la nuit polaire et de l’océan sans grande peine. Ses cheveux, depuis longtemps blanchis par le froid, scintillaient de mille cristaux et son souffle, miroir de feu sa vie, ne laissait plus filtrer la moindre chaleur dans cet environnement hostile et glacé. Les quelques animaux marins passant par-là le surnommaient le triton au paquebot. Il était seul, le seul perdu quelque part dans cette immensité d’eau.

 

Il aimait nager jusqu’à l’iceberg roi. Jack l’appelait ainsi car il était de loin le plus imposant de tous ceux qu’il pouvait observer chaque jour. Un matin, près de lui, il entendit un coup de sifflet. Tout de suite, son cœur inerte fit battre à ses tempes un rythme imaginaire, parfaite illusion de vitalité. Jack pouvait le voir : le canot avançait dans la nuit noire. Pendant que des hommes ramaient, un autre était debout à l’avant, une lanterne portée à bout de bras, et usait du sifflet de toutes ses forces. Le sifflement déchirait la nuit, un son terriblement triste et nostalgique, presque angoissant dans ce silence pesant. Notre triton s’approcha rapidement mais le canot, pâle mirage de ses souvenirs, passa à travers lui et s’évapora comme un fantôme vers le pays du regret. Personne, personne ne le trouverait là. Personne ne le retiendrait ni le récupèrerait comme ce jour-là.

 

Hanté par son abandon, Jack partit en quête d’un endroit à hanter, d’un endroit à faire sien. Dans son périple, il partagea le sillage des épaulards, des baleines en migration et de bien d’autres poissons. Ses petites jambes ne lui permettaient pas d’aller bien vite, mais, la mort dans l’âme mais la mort aidant tout de même, la fatigue ne lui parvenait jamais. Aussi nageait-il jour et nuit.

A quelques jours de nage de l’iceberg roi, Jack trouva enfin une côte, blanche, froide et immensément isolée. C’était décidé, il en ferait son mausolée. Avant de l’atteindre pourtant, un mouvement étrange à la surface de l’eau attira son attention. Il connaissait les vagues, il avait appris à apprivoiser les animaux, l’océan, la nuit, beaucoup de choses en fait. Mais celle-ci laissait supposer un poisson inconnu, potentiellement dangereux donc.

 

Il n’eut pas besoin d’attendre longtemps, la créature lui apparut dans toute sa splendeur à moins d’un mètre de lui, devenant le seul rempart à franchir avant d’atteindre la côte. Elle était magnifique, trop peut-être. Jack trouvait en elle ce quelque chose de noble qui lui rappelait tant sa Rose. Ce quelque chose que lui n’avait jamais eu. Mais comme le petit prince en manque de sa rose, Jack resta méfiant en se rappelant que cette rose, quelle qu’elle soit, n’était pas la sienne. La créature était une femme poisson. Ses longs cheveux ondulés habillaient un visage poupin d’une extrême beauté. Sa queue était un véritable kaléidoscope, richesse de couleurs et d’écailles en tout genre.

La créature l’observait, sans rien dire. Pouvait-elle seulement parler ? Jack, lui, n’était pas sûr de pouvoir y arriver. Depuis tout ce temps, il n’avait pipé mot, trop effrayé de briser le silence de son nouveau monde. Puis, lentement, elle leva un bras en sa direction, étonnant mélange d’un bras humain et d’une main nageoire, palmée. Dans un murmure, un chuchotement presque inaudible, elle articula d’une voix brisée « Jack ». Jack, étonné, ne savait pas comment réagir. La femme poisson ne lui inspirait guère confiance.

 

- Que voulez-vous ? – Demanda-t-il finalement.

 

Elle s’avança, lentement, comme un prédateur fondant avec calme sur sa proie. Jack commença à reculer, lentement d’abord, puis, se retournant, nagea du plus vite qu’il le put. Elle l’attrapa bien vite, il en aurait presque était vexé, et après un petit baiser sur la joue, un sourire et des joues rosies illuminèrent son visage. Elle le serra dans ses bras et Jack en fut tout chamboulé. Depuis combien de temps était-il seul ? Il n’eut pas le temps d’y songer plus longtemps car déjà elle l’entraînait sous l’eau. Sa poigne était impressionnante et Jack ne pouvait s’en dégager. Il cessa de paniquer quand il se rappela qu’il était déjà mort. Tout ceci ne serait qu’un bref contretemps à son exil sur la grande montagne blanche.

Ils descendaient toujours plus profond dans la nuit sous-marine. Le bleu laissait place à l’obscurité la plus dense. Seule la lumière de la femme-poisson, sublime, parvenait aux yeux de notre mort. Après ce qui lui sembla durée une éternité, un dôme lumineux lui apparut en contre-bas, ville lumière des hommes et femmes poissons.

 

       La légende raconte que Jack s’y plut énormément, qu’il oublia Rose, la traitresse qui l’avait lâchement abandonné pour sauver sa propre vie, seule à l’abris sur cette porte, pour s’amouracher de cette femme-poisson qui avait si doucement capturé son corps et son âme. En bas, il retrouva le Capitaine, les musiciens et quelques enfants. Chacun menait sa mort dignement et mourait bien. On raconte que de l’union de Jack et de la sirène naquît un petit être à demi-vivant. Son papa lui donna son nom afin que jamais personne ne l’oublie, en admettant que quelqu’un cherchait encore à s’en rappeler. Comme le petit était froid comme la mort mais rieur et espiègle comme sa maman, ils décidèrent ensemble de l’appeler Jack. Jack Frost.

Tilancia

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